carnet de liaison

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mercredi 15 juin 2005

le livre à venir





"Ce qui est premier... la lézarde et la fissure, l'érosion et le déchirement, l'intermittence et la privation rongeuse: l'être ce n'est pas l'être, c'est ce manque de l'être, manque vivant qui rend la vie défaillante, insaisissable et inexprimable..." M. Blanchot, Le Livre à venir, Ed Gallimard.



lundi 13 juin 2005

soir du lundi des choses



Et Monelle dit encore : Je te parlerai des moments. Regarde toutes choses sous l’aspect du moment. Laisse aller ton moi au gré du moment. Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. Aime le moment. Tout amour qui dure est haine. Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge. Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice. Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt. Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses. N’attarde pas le moment : tu lasserais une agonie. Vois : tout moment est un berceau et un cercueil : que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles. Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la vie et de la mort. Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs ; N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés noires ; Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur future. marcel SCHWOB in Paroles de Monelle
à lire ici >>> Éditions du Boucher encore merci à Dandylan pour ses sources

dimanche 12 juin 2005

Schwob



"Comme les masques sont les signes qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible." marcel Schwob (je ne sais pas de quel ouvrage est tirée cette phrase si quelqu'un le sait ?


jeudi 9 juin 2005

L'incontenable



Il y a un type d'écrit dont la forme garde imprimée la trace des effets de parole qui l'ont formalisée. Dans ces écrits, les effets de parole conditionnent le dire et, conséquemment, inventent ce qui est dit (voire ce qu'il n'était pas a priori question de dire - dont on ignorait même qu'il pût être dit). Ils agissent entre autres par des actes verbaux manqués, des contradictions délibérément non relevées, des noyaux d'obscurité, un débordement généralisé du vouloir dire par d'imprévus glissements du signifiant, un souci des portées nonfiguratives de la langue (mesures, rythmes, mathématique des compositions, « variation des formes »). S'il n'y a pas d'effet ainsi fait par la parole (ou seulement qu'à cet effet on n'ait pas cru), comment prétendre dire tout ? Tout, ce ne serait alors que ce qu'on voulut dire et que permirent de dire les limites de l'élaboration conceptuelle. Le tout que la philosophie dirait ne serait que le moment nommable concédé à la positivité logique. Qu'en serait-il alors de la conscience que nous avons que le monde ne nous affecte pas de cette façon là et que notre expérience n'est pas résumée par le tout des discours qui nous expliquent ou nous figurent le monde? Comment nous vient le réel ? Comme plein sensé ou comme vide insignifiant ? Comme violence ou comme placidité ? Comme écran d'images stabilisées ou comme tremblement neigeux ? Si c'est plutôt comme vide, violence, neige et tremblement, comment faire phrase de cette puissance de chaos ? Y a-t-il du tout, sans le compte tenu de ce trou ? Et si compte tenu du trou il y a, comment faire tenir verbalement d'aplomb le tout que hante la négativité de ce trou?

Christian Prigent in L'incontenable Ed P.O.L (p. 79)

mardi 7 juin 2005

___________________regards



Regarder c'est l'amour. Être regardé c'est le dégoût. On fait des grimaces en essayant de supporter la blessure du regard; mais ce n'est pas donné à n'importe qui de ne faire que regarder. Si celui qui est regardé regarde à son tour, la fois d'après celui qui était en train de regarder finit par tourner du côté de celui qui est regardé. Abé Kôbô in "L'homme-boîte"

samedi 4 juin 2005

MAGRITTE





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Les mots qui servent à désigner deux objets différents
ne montrent pas ce qui peut séparer ces objets l'un de l'autre.

° ° °

Dans un tableau les mots sont de la même substance que les images

° ° °

On voit autrement les images et les mots dans un tableau

° ° °

Parfois le nom d'un objet tient lieu d'une image

° ° °


Un mot peut prendre la place d'un objet dans la réalité




René Magritte "Les Mots et les Images"



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mardi 31 mai 2005

La journée d'un scrutateur




Le soir venait. La « délégation du bureau » continuait sa 
ronde à travers les salles, des salles de femmes à présent. 
À les faire voter dans leur lit, avec ce paravent qu'il fallait 
déplacer chaque fois, on n'en finissait pas. Les vieilles 
malades mettaient parfois dix minutes, un quart d'heure. 
- Vous avez fini, madame ? Nous venons ? 
La malheureuse, derrière son paravent, pouvait
tout aussi bien être en train d'agoniser.
- Vous avez fermé l'enveloppe ? Oui ? 
On repliait le paravent; le bulletin était encore là, 
ouvert, blanc, ou bien taché, ou bien couvert de gribouillis. 
Amerigo se montrait vigilant. La malade devait rester seule, 
le prétexte d'une mauvaise vue ou de mains gourdes 
ne prenait plus, désormais, il n'était plus question de laisser 
une soeur remplir le bulletin ; Amerigo était inflexible : 
si l'électeur ne s'en tirait pas tout seul, 
tant pis ; il ne voterait pas. 

Italo calvino in La journée d'un scrutateur




samedi 28 mai 2005

VIRGINIA




Elle se mit à gravir lentement l'escalier, la main sur la rampe, comme si elle venait de quitter une soirée où telle ou tel ami puis tel autre lui avait renvoyé sans écho l'offre de son visage, de sa voix, qu'elle avait refermé la porte et qu'elle était sortie pour se retrouver seule, devant la nuit redoutable, ou plutôt, pour être exacte, devant la lumière indifférente de ce prosaïque matin de juin; adoucie pour certains par la douce lumière des pétales de rose, elle le sentait, elle le savait, tandis qu'elle s'arrêtait un instant près de la fenêtre ouverte de l'escalier qui laissait pénétrer le bruit des stores qui claquaient, des chiens qui aboyaient; qui laissait, se disait-elle, se sentant soudain fanée, vieillie, la poitrine creuse, pénétrer la journée qui s'émiettait, qui s'éventait, qui fleurissait, dehors, par la fenêtre, s'échappant de son corps et de sa cervelle qui lui faisaient soudain défaut, puisque Lady Bruton, dont les déjeuners avaient la réputation d'être extraordinairement amusants; ne l'avait pas invitée.
Virginia Woolf in Mrs Dalloway





vendredi 27 mai 2005

question d'oubli




"Pour une raison qui m'échappe, je réfléchis posément à cette question qui, en fait, 
n'exigeait pas de réponse. Ce que je veux dire, c'est que j'aurais pu donner
 n'importe quelle réponse triviale et ça aurait fait le compte, 
mais, au lieu de ça , debout dans mon coin, je me mis à y réfléchir sérieusement.
Ils continuèrent à faire ce qu'ils étaient en train de faire, 
et s'empressèrent d'oublier qu'ils m'avaient demandé quelque chose."

Richard Brautigan in Mémoires sauvés du vent


vendredi 29 avril 2005

Prière pour les bêtes

 "Animaux, animoches, beaux-doux animaux, que dire de vous ? Les mots, bien
 forcés, ont peu de recours face à vos atours privés de paroles. 
 Bêtes, quand me faites peur d’être sans savoir même que vous êtes, ou quand, par dégoût
 d’être qui je suis comme imprécision parmi créatures ou œil  d’inquiétude à
 fleur du bouillon placide des textures, j’aspire à penser pas plus que
 vous-mêmes angéliquement en poils de slip isothermique, bêtes, quand je
 vous aime de rien dire de mal puisque dites rien et d’aller vers rien puisque  toujours là 
 à l’endroit prévu dès même le début d’avant les débuts,
 bêtes,  quand je jalouse vos inclinations de végétation en toute insolence
 dans  l’indifférence, bêtes, quand par prudence, ou dol, ou pétoche,
 j’ai de la  tendance à du réticent en intelligence, bêtes, quand je
 m’active à aimer  sommeil d’abrutissement en cul de
 bouteille, consommation d’hontes, festin  de caca au moins en 
 virtuel, croupi en pipi de pure idiotie, stage en  bouillasson jusqu’à la
 tignasse, appétit de soupe faites de crottes de biques,  boufftance de
 bouillie de refrains dingos et glapis tordus en parler gaga -  bêtes vous me
 montez sans cesse à la tête et j’aime le trou que cette  pensée
 douce d’ébriété fait dans la fatigue qui rend mon cerveau à force de
 fuites en complexités démantibulées par des anxiétés plus mou que cervelle.
 Bêtes, merci de tuer au moins quand je dors en moi tout parler en accent
 humain. Bêtes, merci d’abattre à ras des gadoues l’instinct
 de ciel vide qui  énerve ma tête. Bêtes, merci de foutre en l’air
 Illusion d’habiter la terre  poétiquement, c’est-à-dire pas là
 tout à fait en chair parmi la matière avec  du besoin en détours
 d’horaires de pincer ladite pour vérifier qu’elle me suit  partout. 
 Bêtes sans doigts ni mots pour numéroter vos viandes en pincées,  
 faites cesser en moi au moins en vision de dormition la pensée comme trou
 qui rend seul et fou à cause du bagout. 
 Dormez bien à fond en rumination  même quand ne dormez. 
 Dormez dans la peur tellement toujours que c’est  nulle peur. Dormez
 de jamais dormir en vrai en entier. Vous ne savez pas le  nom qu’on 
 vous donne, ni le nom du lieu que vous habitez, ni le nom des jours  lents que
 vous vivez, ni même que, forcé, transirez un jour pourri dans la  mort :
 profitez ! profitez !"

Christian Prigent
   (travail en cours)

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