"Sa forme authentique, le texte littéraire ne la garde donc pas en arrière de
 soi comme un trésor, ou une sorte de lettre cachée, dont l’intangibilité
 devrait être à tout prix préservée. Mais il la porte en avant de lui-même, en
 ouvrant le champ de ses propres modifications, et de leur exubérante
 prolifération. Ainsi, sa figure première, ce qu’on appelle communément son
 “original”, ne serait elle-même que brouillon ou document, c’est-à-dire
 avant-texte. Et il n’y aurait texte seulement que dès lors que serait amorcé
 le processus de sa reproduction, avec l’apparition des variantes qui
 dessinent au fur et à mesure sa structure en la déformant et en la reformant
 à nouveau. Et, pour penser ceci, on ne peut faire mieux qu’évoquer le
 modèle musical de la variation, et ce qui constitue l’un des sommets de
 cette forme : les variations Goldberg de Bach, où un aria initial s’absorbe et
 se prolonge, comme à l’infini, dans le cycle de ses transformations, pour
 resurgir à la fin, non plus tel qu’il était au commencement, mais comme s’il
 résultait de tout ce travail interne au cours duquel il semble s’être lentement
 élaboré, de manière à n’émerger que lorsque ce travail aurait atteint son
 terme, et lorsqu’il se serait lui-même trouvé, connu, rencontré. Mais cette
 fin n’est elle-même que relative, puisque le cycle en s’achevant et en se
 refermant sur lui-même s’ouvre à nouveau comme s’il se relançait vers
 d’autres cycles, eux-mêmes en résonance avec le précédent." 

P. Macherey - in : Comment la littérature agit-elle ?, 
Centre de recherches sur la lecture littéraire de Reims, 
Editions Klincksieck, Paris, 1994, p. 17-28

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