L'incontenable
Par chose le jeudi 9 juin 2005, 22:54 - copie-colle - Lien permanent
Il y a un type d'écrit dont la forme garde imprimée la trace des effets de parole qui l'ont formalisée. Dans ces écrits, les effets de parole conditionnent le dire et, conséquemment, inventent ce qui est dit (voire ce qu'il n'était pas a priori question de dire - dont on ignorait même qu'il pût être dit). Ils agissent entre autres par des actes verbaux manqués, des contradictions délibérément non relevées, des noyaux d'obscurité, un débordement généralisé du vouloir dire par d'imprévus glissements du signifiant, un souci des portées nonfiguratives de la langue (mesures, rythmes, mathématique des compositions, « variation des formes »). S'il n'y a pas d'effet ainsi fait par la parole (ou seulement qu'à cet effet on n'ait pas cru), comment prétendre dire tout ? Tout, ce ne serait alors que ce qu'on voulut dire et que permirent de dire les limites de l'élaboration conceptuelle. Le tout que la philosophie dirait ne serait que le moment nommable concédé à la positivité logique. Qu'en serait-il alors de la conscience que nous avons que le monde ne nous affecte pas de cette façon là et que notre expérience n'est pas résumée par le tout des discours qui nous expliquent ou nous figurent le monde? Comment nous vient le réel ? Comme plein sensé ou comme vide insignifiant ? Comme violence ou comme placidité ? Comme écran d'images stabilisées ou comme tremblement neigeux ? Si c'est plutôt comme vide, violence, neige et tremblement, comment faire phrase de cette puissance de chaos ? Y a-t-il du tout, sans le compte tenu de ce trou ? Et si compte tenu du trou il y a, comment faire tenir verbalement d'aplomb le tout que hante la négativité de ce trou?
Christian Prigent in L'incontenable Ed P.O.L (p. 79)
