Dites-moi votre avis : ne pensez-vous pas que le lecteur n'assimile que des parties et de manière partielle? Il lit une petite partie, un morceau, puis il s'arrête avant d'aborder le suivant, parfois même il commence par le milieu ou par la fin et va à reculons vers le début. Plus d'une fois il parcourra quelques morceaux et abandonnera, non pas que cela ne l'intéresse pas, mais tout simplement une autre chose lui est venue à l'esprit: Et même s'il lisait le tout, pensez-vous qu'il en concevra une vision globale et qu'il comprendra les relations harmonieuses des différentes parties s'il n'en est pas instruit par un spécialiste? Ainsi un auteur doit peiner pendant des années, il coupe, il arrange, il enlève, il recolle, soufflant et suant, pour qu'une spécialiste dise au lecteur que la construction est bonne ?.
Mais allons plus loin, entrons dans le domaine de l'expérience personnelle. Est-ce qu'une sonnerie de téléphone ou une mouche ne risquent pas d'arracher quelqu'un à sa lecture au moment précis où toutes les parties constituantes convergent vers l'unité d'une solution dramatique? Et que se passera-t-il si le lecteur voit son frère, supposons, entrer dans sa chambre pour lui dire quelque chose? La noble tâche de l'écrivain est gâchée à cause d'un frère, d'une mouche ou d'un téléphone. Pouah, vilaines mouches, pourquoi vous attaquer à une race qui n'a plus de queues pour se protéger? Considérons ceci de surcroît : cette oeuvre unique et exceptionnelle que vous avez élaborée, ne fait-elle pas partie d'un ensemble de trente mille autres, non moins uniques, qui paraissent chaque année avec régularité? Détestables parties l Devons-nous construire un tout pour qu'une parcelle de partie de lecteur absorbe une parcelle de partie de cette oeuvre, et encore partiellement?

FERDYDURKE Witold Gombrowicz p 78/81 ed.Ch.Bourgois
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