[...] l’événement, qui est tout sauf l’acte d’un sujet qui en serait l’Auteur, précède l’oeuvre qui n’en est elle-même que la répétition, dans une relation qui n’est pas celle de l’identité massive mais celle de l’insensible différence. Ainsi l’oeuvre, avec les effets de sens qui lui sont attachés, n’est-elle pas à proprement parler le résultat d’une production mais d’une reproduction, celle-ci prenant appui sur l’événement aléatoire du discours qui la supporte. Si on prend cette hypothèse au sérieux, il faut aller jusqu’à dire que les oeuvres ne sont pas du tout “produites” comme telles, mais commencent seulement à exister à partir du moment où elles sont “reproduites”, cette reproduction ayant pour effet de les diviser en elles-mêmes, en creusant la ligne mince de leur discours de manière à y faire apparaître tout un espace d’écart et de jeu, où s’insinue une possibilité indéfinie de variations. Au lieu d’être une seule fois produite, en son lieu et en son temps, l’oeuvre n’a donc de réalités, au pluriel, que dans ce miroitement qui la constitue en même temps qu’il la disperse.
[...] En effet, la littérature ne consiste pas en une collection d’oeuvres achevées, produites tour à tour, puis enregistrées définitivement dans un répertoire, pour être ensuite offertes à la consommation de lecteurs auxquels serait réservé le soin d’en assurer la réception. Mais elle est constituée de textes qui, dans les limites qui les spécifient, portent, comme des dispositifs à géométrie variable, frappée en eux la marque conduisant à leur réinscription dans de nouveaux contextes, où ils figureront eux-mêmes comme de nouveaux textes.


POUR UNE THEORIE DE LA REPRODUCTION LITTERAIRE P. Macherey