Je me suis mis au lit plus tôt : je me sens un peu refroidi, peut-être même ai-je de la fièvre. Je vois le plafond, ou serait-ce plutôt le rideau rougeâtre au-dessus de la porte du balcon de ma chambre d'hôtel ? Il m'est difficile de le dire.
À peine eus-je fini que tu as commencé, à ton tour, à te dévêtir. J'attends. Je t'entends seulement.
[...]
Je t'entends qui enfiles ta chemise de nuit. Mais c'est loin d'être tout. Il y a place encore pour cent petites actions. Je sais que tu te hâtes à cause de moi; évidemment tout cela est nécessaire, lié à ce que tu as de plus intime; et comme le mouvement muet des bêtes de l'aube au soir, tu grandis, tu envahis, à petits coups innombrables et dont tu n'as pas conscience un espace où tu n'as jamais perçu le moindre souffle mien!

C'est par hasard que je le sens, parce que j'ai fièvre et que je t'attends.

R. Musil - Images ' l'oreille fine' in Oeuvres pré-posthumes Ed du Seuil