Il ignorait toujours si elle l'avait remarqué, Rien dans son attitude ne pouvait le donner à penser. Cette incertitude ne le préoccupait pas vraiment. Il était sûr qu'elle voudrait de lui. Qu'elle voudrait de quiconque voudrait d'elle impérieusement. Et surtout, à partir de l'horreur qu'elle avait du chantier. Là-dessus il était tranquille. Il la croyait incapable de rien faire pour attirer l'attention sur elle, mais il ne la croyait pas non plus capable de choisir. Soudaines, passives et insurmontables devaient être ses préférences, comme ses terreurs.
Lorsqu'il regagnait sa chambre, le soir, il avait maintenant derrière lui une journée fé­conde. Chaque soir, il ramenait quelque chose d'elle. Il restait éveillé très tard.
Chaque nuit il l'inventait à nouveau, par­fois à partir des hurlements de chiens téné­breux, parfois de la montée rougissante de l'aube ,ou simplement de sa main vide qui traî­nait à ses côtés dans le lit.



marguerite Duras in des journées entières dans les arbres p. 219 ed. Gallimard